Mirontaine sta leggendo

http://lemondedemirontaine.hautetfort.com/

La chose du MéHéHéHé

Autrice: Sigrid Baffert - Illustratrice: Jeanne Macaigne

MeMo

11,00
31 octobre 2019

Coup de coeur d'une chouette lectrice !

" Vous parlez bien de La fâcheuse féroce fourbe furieuse Krakenko?"
Jeux de sonorité et allitération pour cette aventure sous-marine pleine de rebondissements et visuellement surprenante. L'homme est un mystère pour le microcosme sous-marin dont le règne animiste possède ses propres codes. La description des profondeurs marines émerveille autant qu'elle effraie et stimule la tolérance, la solidarité et l'empathie. Ce périple jusqu'au ventre du monde rappelle aux lecteurs les enjeux écologiques de notre temps. Il est plus que nécessaire de semer les graines pour une initiation précoce des jeunes enfants au sujet de la nature humaine et de la pollution. Ce questionnement est suscité par les trois pieuvres qui voient flotter un mystère. La grande liberté interprétative fait nager le lecteur dans l'inconnu et sensibilise les enfants aux problèmes écologiques; elle leur donne les moyens de se positionner. Ce recyclage des idées folles n'est pas une recherche esthétique gratuite mais au service du jeune lecteur. L'enfant est sollicité sur un registre inhabituel, en plus de la recherche de la complicité, l'autrice cherche une confiance bienveillante en la sagacité du lecteur. Une proposition ouverte où l'imaginaire se nourrit des lieux, des creations et des histoires rencontrées. Le milieu océanique favorise l'évasion et l'émotion. L'océan devient écomotif où l'autrice rend sensible la complexité de l'interaction entre l'humain et la nature, en réinventant et en confrontant le langage et l'imagination à une nouvelle donne environnementale. Ce petit livre fait réfléchir le destinataire en l'impliquant émotionnellement et esthétiquement. Le recours à l'humour multipliant images insolites et jeux de mots aborde l'écologie dans un cadre référentiel inhabituel. Ici, le monde sous-marin, sa population en collégiale, décide de venir en aide à l'humain. La dimension poétique donnée aux images et au texte permet d'entendre le double sens de cette nouvelle manière d'écrire le monde, au delà de la visée créatrice et réflexive.
La Chose du MéHéHéHé de Sigrid Baffert illustrations Jeanne Macaigne éditions MeMo Polynie, dirigée par Chloé Mary
Coup de cœur.

Croire aux fauves
31 octobre 2019

Conseil d'une chouette lectrice !

Elle sait qui me visite quand je dors; je lui raconte au petit matin les ours de ma nuit, familiers, hostiles, drôles, pernicieux, affectueux, inquiétants. Elle écoute en silence. Elle rit de me voir accroupie dans les buissons de baies avec mes cheveux blonds qui dépassent des feuillages, tu as comme une fourrure elle me dit chaque fois. Elle compare mon corps musclé à celui de l'ourse; elle se demande qui de l'une ou de l'autre dort dans le terrier de son double."
Un très beau texte de résilience dans une zone incertaine, liminaire, celle des montagnes du Kamtchatka. Un trait d'union improbable entre la femme anthropologue en proie à l'ours dans la toundra d'altitude. C'est le contenu du cahier noir qu'elle nous confie, un état de corps et d'esprit où il n'y a que l'amour qu'il faille rappeler à nous pour continuer à vivre.
Une forme fauve de moments âpres, initiatrice du trouble intérieur au fil des pages.
Croire aux fauves de Nastassja Martin, éd Verticales.

OUVRIR SON COEUR
19,00
31 octobre 2019

« Quand rien ne sort, les autres ne peuvent pas comprendre de quoi il s’agit. {…} il me faudrait écrire les mots sur un bout de papier. Il y a aussi le moment, qui vient, un peu avant ou un peu après le mutisme, où je ne peux non plus parler parce qu’instantanément je pleurerais, à cause de ce surplus d’émotions et de sensations dont le mélange ne porte pas de nom connu, et de frustration, parce que les mots refusent de s’aligner, les phrases s’enfoncent toutes en même temps dans ma tête, l’une par-dessus l’autre. »
C’est le journal d’Alexie Morin. Des pans entiers de sa vie qui se déroulent uniquement dans sa tête, difficile voire impossible de montrer ce contenu. Elle distingue l’estime de soi et la confiance en soi. Parfois elle accède à des états de grâce qui laissent des traces. C’est l’écriture. Avec elle, elle crée quelque chose de beau. Ouvrir son cœur, signifie se confier. Un travail émotionnel, un travail de régulation, de contrôle. « Ce contrôle m’a toujours manqué. » Les autres lui sont étrangers.
« Ouvrir son cœur, au sens littéral, ça évoque d’autres images. Ça saigne, ça fait peur. Ça peut être sale, noir, poisseux. Ce n’est pas un spectacle très digne, surtout quand la personne qui l’offre est une femme. Le sujet de ce livre, l’un de ses sujets, c’est la honte. »
Parfois, elle n’a plus en elle les ressources émotionnelles nécessaires pour encaisser la moindre défaite. La colère fait crier des mots qui dépassent la pensée. Ou peut-être s’agit-il du fond de la pensée ? La colère quand elle parvient à s’échapper dévaste au passage. Alors, elle écrit...mais elle ne termine aucun texte. « Finir quelque chose, c’était l’abandonner. »
C’est le carnet de celle qui lit beaucoup. Celle qui observe les autres qui se détachent d’elle Les autres sont une petite nuée d’oiseaux qui se dilate et se contracte. Une nuée qui l’attrape puis la rejette.
Elle est du côté du manque, mais aux autres aussi il manque quelque chose, quand on veut tous être pareils, tous unis. Elle est une.
Ouvrir son cœur d’Alexie Morin, Le Quartanier.

PETIT GARCON - HISTOIRES

Pittau/Chardonnay

MeMo

10,00
31 octobre 2019

Coup de coeur d'une chouette lectrice !

« Je suis un bout de nuit resté ici par distraction. Je me suis endormi. Je n'ai pas entendu les autres partir avant le lever du jour. Et quand il a fait clair, je ne pouvais plus partir. J'étais cloué ici en espérant que la lumière du jour n'entre pas dans la salle de bains. À la lumière, je disparais. Heureusement, il n'y a pas de fenêtre. Mais si quelqu'un me ramasse et me jette dehors, je suis fichu. »
Le texte joue avec beaucoup d’humour et de poésie des sédimentations culturelles plurielles.
Petit Garçon vit dans son monde imaginaire, en compagnie de Zork le crocodile, Bouh l'hippopotame, Triny le chien, Touit le perroquet et Pelote le mouton. Le lecteur assiste à ses vagabondages.
Qui n’a pas joué enfant à observer la pièce la tête à l’envers? Il suffit de faire le petit pont ou de s'imaginer être une mouche.
Les scènes sont prises dans un continuum de l’enfance. L’auteur inscrit une aire potentielle permettant au Petit Garçon de jouer, non seulement avec les règles de la réalité et ses tristes conventions, mais selon un jeu libre et créatif, celui de l’imaginaire. Il ajuste les motions du monde interne de l’enfance aux exigences des conventions sociales.
Petit Garçon est multiple. Le monde lui doit une infaillible protection mais c'est un contrat impossible à remplir. Il combat des dangers absents et tout s'emballe dans la tête de Petit Garçon. Une force le pousse vers la périphérie de la cour d'école, de sa chambre d'enfant, à la lisière de la forêt. Il semble présent au monde comme on observe de loin les nuées d'oiseaux, en soulignant la force de la solitude, mu par la nécessité de rêver. Il déchiffre la réalité à travers les ambiguïtés des fables et le monde mystérieux des adultes.
La littérature jeunesse, de cette qualité, mobilise ce qui dans le langage poétique fait lien avec la résonance intime. On se souvient de nos dessins maladroits, des histoires inventées et nos velléités de grandir. Petit Garçon nous rappelle la valeur éphémère du rêve où l’âge enfantin a sa propre gloire. Il nous incite à regarder le monde en passant outre la réalité qui nous coupe de lui.
Le trait choisi par Catherine Chardonnay, tantôt doux, tantôt brut, mime parfaitement l’univers ludique de ce Petit Garçon fantasque. L’image dit au-delà du texte auquel elle est subordonnée.
J’ai la chance au quotidien de pouvoir lire aux enfants et cette histoire à grandir debout émerveille beaucoup.
Petit Garçon de Francesco Pittau, illustrations de Catherine Chardonnay, MeMo Polynies, éditrice Chloé Mary

Des fleurs dans le vent

Ristic, Sonia

Intervalles

18,00
21 mai 2018

« Personne n’ose provoquer l’avenir. Il faudrait être fou pour provoquer l’avenir. »
Naissance de l’amour, film de Philippe Garel.

Les lumières dansent dans la cage d’escalier, boulevard Barbès. Le yukka de la concierge n’est pas le seul à souffrir de cette période où l’âge fait défaut pour Summer, Douma et JC. Les trois amis se retrouvent quotidiennement et depuis leur prime enfance, dans ce hall. Triskèle de notre mémoire commune, face à l’écran le 10 Mai 1981. La tête de tonton, nos parents crient de joie ou de colère, c’est selon. On se souvient encore de l’image pixellisée du nouveau président. Entre les pages, le kaléidoscope d’une génération désenchantée. La politique s’use. Que nous soyons fille de bobos, post 68, comme Summer, ou fils d’immigrés, bosseurs et acharnés pour se faire une place dans un « nôtre pays » comme Douma ou encore fils de ceux qui expriment leurs peurs à coups de poing pour souligner leur regard haineux sur les différences, comme JC. Nous sommes tous enfants de ceux-là et cette souffrance suggérée par Sonia Ristic dans les pas de côté. La mémoire partagée s’impose au fil du texte. C’est l’histoire d’une jeunesse qui emprunte le chemin de la vie sans savoir où il mène ; c’est la voie actuelle sans reconnaissance matérielle ni reconnaissance sociale. Des Fleurs dans le vent nous fait partager ce quotidien de trois jeunes amis, leur choix de vie, parfois marginal, tantôt léger ou grave, sur plusieurs années de 1980 à 2000 et les majorités silencieuses de nos souvenirs en commun. Des fleurs dans le vent: des fleurs vivaces pour certains, des mauvaises herbes pour d’autres. Fragments de différentes époques de leur vie, leur histoire est constamment reliée à la nôtre. Une fiction flottante sur la différence au moment où la République est allée trop loin sur le chemin du désamour de ses enfants.
« [...] ne laissez jamais la couleur de votre peau vous définir. Ne laissez surtout jamais personne vous définir par rapport à ce qu’il voit dans cette couleur de peau. »
J’ai été troublée en refermant le livre de Sonia Ristic, en laissant ces fleurs au vent quand la poésie, la vérité et la beauté surgissent des bouches des égarés, dans leur urgence de vivre à l’heure où la jeunesse vacille au cœur des tempêtes de notre siècle.
Des Fleurs dans le vent de Sonia Ristic, éditions Intervalles.